Le Sénégal et l'Afrique ont perdu, le 1er juin 2026 à Dakar, l'un des architectes de leur pensée économique. Le professeur Moustapha Kassé, premier doyen de la Faculté des sciences économiques et de gestion de l'UCAD et figure tutélaire de « l'École de Dakar », s'est éteint à 85 ans. Économiste du développement, bâtisseur d'institutions, conseiller de chefs d'État et auteur prolifique, il laisse une œuvre et un héritage qui dépassent de loin les frontières sénégalaises.
Un parcours d'exception, du renvoi à l'agrégation
Le début de carrière de Moustapha Kassé tient presque de la revanche. Inscrit à la Faculté de droit et des sciences économiques de Dakar, il en est renvoyé. Une bourse pour l'Algérie change le cours de sa vie : il y décroche une maîtrise en sciences économiques, avant de revenir à Dakar pour y obtenir un DESS puis un doctorat. De ce parcours contrarié naîtra l'un des plus grands économistes du continent.
Il devient l'un des tout premiers agrégés de sciences économiques du CAMES, une distinction qui le place parmi les pionniers de la discipline en Afrique francophone. Premier doyen de la FASEG de l'UCAD, il consacrera près d'un demi-siècle à l'enseignement et à la recherche, jusqu'à sa retraite en 2005 — sans jamais cesser, ensuite, de peser dans le débat.
« L'École de Dakar » : penser l'Afrique par elle-même
Si Moustapha Kassé restera dans l'histoire, c'est d'abord pour avoir incarné une tradition intellectuelle aujourd'hui rare : celle de l'École de Dakar. Née dans le sillage des indépendances, cette école de pensée s'est attachée à analyser les réalités économiques africaines à partir de leurs propres dynamiques historiques, sociales et institutionnelles — plutôt qu'à travers le seul prisme des modèles importés.
C'est là toute la cohérence de son œuvre : refuser que l'Afrique soit un simple terrain d'application de théories conçues ailleurs. Ses travaux portaient sur les sujets névralgiques du continent : la mobilisation des ressources internes, l'industrialisation, la politique de change, le franc CFA, les liens entre État, paysannat et banques, et les rapports entre croissance et développement.
Un bâtisseur d'institutions
Au-delà de l'enseignant, Moustapha Kassé fut un organisateur du savoir, un fondateur. Son empreinte institutionnelle est considérable :
- Premier doyen de la FASEG de l'UCAD, puis doyen honoraire.
- Directeur du Centre de recherches économiques appliquées (CREA) de 1990 à 1994.
- Initiateur et directeur national du Programme de troisième cycle interuniversitaire (PTCI), qui a fédéré 18 facultés d'économie pour former des docteurs à l'échelle du continent.
- Fondateur de l'Institut de formation en administration et création d'entreprise (IFACE).
- Premier président de la Conférence des institutions d'enseignement et de recherche en Afrique (CIEREA).
- Président de « l'École de Dakar », think tank de l'Association sénégalaise des économistes.
- Membre fondateur et président du Congrès des économistes africains (Union africaine).
Ces institutions ont été, selon ses pairs, autant de « pépinières de cadres » d'où sont sortis plusieurs générations d'économistes, de banquiers centraux et de décideurs africains. C'est peut-être là son legs le plus durable : non pas seulement une pensée, mais les structures pour la transmettre.
Le conseiller des États
Moustapha Kassé n'a jamais cantonné son savoir aux amphithéâtres. Conseiller spécial à la présidence de la République sous Abdoulaye Wade, chargé des questions économiques, il a aussi figuré parmi les concepteurs du NEPAD (Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique), dont il fut ministre conseiller spécial. Il a par ailleurs accompagné des réformes économiques dans plusieurs pays, notamment au Burkina Faso.
« Je suis un manipulateur d'idées. Je ne vois pas Senghor, Diouf et Wade. Je vois le Président du Sénégal qui est élu pour satisfaire les préoccupations des Sénégalais. »
Une œuvre écrite abondante
« L'écrit étant le meilleur moyen de transmettre et de conserver la pensée », Moustapha Kassé fut un auteur prolifique. Parmi ses ouvrages les plus cités :
| Ouvrage | Année |
|---|---|
| L'Afrique endettée | 1994 |
| Repenser Bretton Woods : les réponses africaines | 2000 |
| L'Avenir de la zone franc. Perspectives africaines (codir. avec H. Ben Hammouda, Codesria/Karthala) | 2000-2001 |
| Le NEPAD et les enjeux du développement | 2002 |
| Le nouveau régionalisme africain : de l'UEMOA au NEPAD | 2003 |
| L'industrialisation de l'Afrique est possible : quel modèle pour le Sénégal ? | — |
| Le secteur privé sénégalais : jambe faible de l'émergence, entre entreprenants et entrepreneurs | — |
| Alternative vers une société de développement humain | — |
| Zoom sur l'économie du Sénégal | — |
| Mondialisation, croissance, développement et émergence | — |
Ses analyses sur la zone franc font encore référence dans la littérature académique sur la question monétaire africaine, citées notamment dans les débats contemporains autour du franc CFA.
Reconnaissances
Son rayonnement lui a valu de nombreuses distinctions : membre de l'Académie Hassan II des sciences et techniques de Rabat et de l'Académie nationale des sciences et techniques du Sénégal, Officier des Palmes académiques du CAMES, Officier de l'Ordre national du Lion. Il présida également le Forum mondial des chercheurs (Genève, 1998).
Ce qui reste
À l'heure où l'Afrique de l'Ouest débat de sa souveraineté monétaire, de son industrialisation et de son intégration régionale, l'œuvre de Moustapha Kassé résonne avec une actualité saisissante. Il aura passé sa vie à défendre une idée simple et exigeante : que l'Afrique pense son économie par elle-même, avec ses propres outils, pour ses propres fins.
« L'un des architectes de la pensée économique africaine contemporaine », selon l'économiste Chérif Salif Sy. « L'ultime vigie de l'École de Dakar », a écrit Financial Afrik. Pour les générations d'économistes qu'il a formées — et pour celles qui liront son œuvre — Moustapha Kassé restera un maître. Repose en paix, Doyen.
Sources
Agence de presse sénégalaise (APS), 1er juin 2026. • Le Soleil, « Décès du Doyen Moustapha Kassé » et « Un éminent économiste passeur de savoir », juin 2026. • RTS, Ouestaf News, EnQuête+, NdarInfo, Financial Afrik (hommages, juin 2026). • Portrait biographique : PIA Afrique, mai 2022. • Notices officielles : CREA-UCAD, Académie Hassan II, moustaphakasse.org. • Références bibliographiques : Éditions L'Harmattan, Codesria/Karthala, Cairn.info.